texte – Florent Maubert

( … ) le détournement mineur est le détournement d’un élément qui n’a pas d’importance propre et qui tire donc tout son sens de la mise en présence qu’on lui fait subir ( … )  Guy-Ernest Debord et Gil J.Wolman, Mode d’emploi du détournement. Les lèvres nues, n°8 mai 1956, Bruxelles

Exploiter les formes

délaissées Sara Favriau travaille autour du détournement. Elle remet en question les principes existants. L’usuel. Offrir une nouvelle lecture. L’artiste réemploie la fonctionnalité d’objets, collectés le plus souvent dans le monde de l’industrie et la société de consommation. Un monde qui offre une multitude de matières et de formes, trop souvent délaissées. Elle contourne la fonction originale du produit, l’extraie de son milieu environnant, le dévie de son chemin traditionnel pour lui faire emprunter un plus simple. De cette concision, cette justesse nait la possibilité d’une poétique.

 » J’annihile un système pour en créer un nouveau « 

L’œuvre de Sara Favriau induit différents degrés de lecture mais n’obéit qu’à un système qui lui est propre. Le moulage par exemple est un procédé rationnel de détournement et de transposition. A partir de résine ou de plâtre, elle fossilise, tout en dupliquant, des empreintes molles/dures, légères/lourdes, souples/raides… L’objet moulé devient une trace qui cristallise une action. Un objet banal et formel qui se régénère dans une nouvelle forme abstraite. Eloigné de sa fonction première, il devient un code. Pur et simple. Par exemple, l’utilisation des blisters, à l’origine de simples emballages plastiques, permet, de part la variété collectée et moulée, de répertorier une  » bibliothèque de formes  » puis générer des combinaisons. En les assemblant, dans des compositions parfois monumentales, ces coques plastiques se transforment en « figures » de bas-reliefs. Parfois l’artiste intervient directement sur le blister en le froissant. Comme lorsqu’on ouvre impatiemment un emballage pour en tirer son contenu. Ce n’est plus un contenant lisse et aseptisé, parfaitement thermoformé. Cette action le renvoie à sa destination de déchet : consommable et périssable. Moins formel, moins parfait.

 » Je dé-systématise pour re-systématiser « .

De la même manière, Sara Favriau entreprend de désosser deux tasseaux de bois afin d’ériger une véritable «colonie» : un village de cabanes suspendues (3). Dé-construire pour re-construire. Symboliquement, il s’agit de donner une nouvelle fonctionnalité à ces morceaux de bois de construction : « Une seconde vie. J’anoblis la fonction de  » charpente « , par des procédés et des gestes simples. L’objet devient hybride, entre structure et ornement, et offre une nouvelle phase de lecture, au-delà du procédé de fabrication ».

Du partiel au total

Les œuvres de Sara Favriau sont conçues avant tout par fragments. Ces éléments, toujours singuliers, s’accumulent progressivement et finissent par être assemblés. Nous pouvons les appréhender autant comme sculptures autonomes que comme installation. En outre, l’utilisation conjointe de la miniaturisation et l’accumulation permet de déployer ces individualités qui, en s’assemblant, occuperont alors l’espace. Accumulés puis combinés, ces fragments évoquent une forme de monumental minuscule.  » Je souhaite emplir l’espace par le vide. Dans la forme bien sur : mes  » cabanes  » sont de frêles bâtons de bois qui matérialisent un espace vide, et mes  » blisters  » des excroissances blanches sur un support blanc. Mais également dans une projection mentale qui intervient avec le rapport au tout petit, au détail. Le mental n’induit pas d’échelle ni de taille. Il est une porte ouverte. C’est cette porte ouverte qui fait exister l’œuvre, la libérant de toute description, vacillant entre forme et sens, rejoignant parfois l’utopie. Les strates s’imbriquent, se confondent, s’efforçant de ne pas se limiter au sujet initial.  »     Florent Maubert

(1)    carnaval – ( travail en cours ) – série de moulage de blister puis association – 2014  /  plâtre synthétique, céramique émaillée, châssis en aluminium – céramique de 20x 20 cm – dimensions variables

(2)     la faculté d’un probable désaccord entendu  – 2014  /  light box et moulage de blister – plâtre synthétique, néon, bois – 50x 70x 10cm

(3)    j’ai remonté le temps y avait rien à faire. Les mêmes carrosses en bois à toute allure – 2014  /  bois, dimension variable – 9m2

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